2. Les dialectes de l'occitan

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La variation dialectale de l’occitan est particulièrement importante pour plusieurs raisons: inexistence d’une langue littéraire panoccitane depuis le XIVe siècle; fréquente absence de conscience, pour les locuteurs de différents dialectes, de parler une même langue; inexistence même, jusqu’à une date récente, d’un terme commode pour désigner l’ensemble de la langue (1); inexistence, aussi, du XVe siècle jusqu’à la seconde moitié du XIXe, d’un système graphique cohérent et largement accepté pour la noter.

On divise traditionnellement l’occitan en six grands dialectes, respectivement, de l’ouest à l’est et du sud au nord: le gascon, le languedocien, le provençal (2), le limousin, l’auvergnat et le vivaro-alpin.

Le limousin, l’auvergnat et le vivaro-alpin constituent à eux trois ce qu’il est convenu d’appeler le nord-occitan; inversement, le languedocien et le provençal peuvent être rangés sous l’appellation de sud-occitan; tandis que le gascon constitue un sous-ensemble à lui seul.

Nous étudierons les grands traits du gascon dans l'ensemble occitan dans une autre fiche. Passons ici rapidement en revue ceux qui distinguent les autres dialectes.


Le languedocien

Le languedocien occupe le centre du domaine linguistique occitan, des Pyrénées au sud à Sarlat, Gourdon et Aurillac au nord, et de la Garonne à l’ouest au Vidourle à l’est (3). Il recouvre ainsi les départements de l’Aveyron, du Lot, du Tarn, de l’Aude et de l’Hérault et, en partie, le Lot-et-Garonne, le Tarn-et-Garonne, la Haute-Garonne, l’Ariège, le Gard, la Lozère, l’Ardèche, la Dordogne, le Cantal et les communes occitanophones des Pyrénées-Orientales, et se trouve ainsi en contact avec tous les autres dialectes. Les sous-dialectes périphériques du languedocien (comme le sarladais, l’aurillacois ou le cévenol) partagent des caractéristiques des dialectes limitrophes (4).

Le languedocien est des dialectes occitans celui qui est resté le plus proche du latin. Ses traits principaux sont:

  • la conservation du -s final du pluriel. Ce trait le rapproche du gascon et l’oppose aux autres dialectes, à l’exception, partielle, du vivaro-alpin;
  • l’absence de vocalisation de -l final (sal "sel", bèl "beau"). Ce trait l’oppose aux autres dialectes, à l’exception, partielle, de l’auvergnat;
  • la chute du n intervocalique latin devenu final (PANE > pan [pa] "pain") : ce trait l’oppose au gascon (partiellement) et au provençal et le rapproche du limousin et de l’auvergnat;
  • l’inexistenxe du phonème [v]: le v est prononcé [b] en languedocien: vaca [ˈbakɔ] « vache ». Ce trait le rapproche du gascon et l’oppose à l’ensemble des autres dialectes;
  • la conservation des consonnes finales: sec [sek] "sec", lop [lup] "loup", prat [prat] "pré". Ce trait le rapproche du gascon et l’oppose à l’ensemble des autres dialectes, à l’exception partielle du vivaro-alpin.


Le provençal

Le provençal est parlé dans la majeure partie de l’ancienne Provence: Bouches-du-Rhône, Vaucluse, Var, sud des Alpes-de-Haute-Provence, ainsi que dans la plus grande partie des Alpes-Maritimes et l'est du Gard. Il se caractérise par:

  • la chute du -s marque du pluriel. Celui-ci est alors marqué par l’article défini (lorsqu’il est présent) lei ([lej] > /[li]), leis devant voyelle pour les deux genres;
  • la vocalisation du -l final: sau "sel", bèu "beau";
  • le maintien du -n- intervocalique latin: pan [paŋ] "pain";
  • la présence du phonème [v]: vaca [ˈvakɔ];
  • la chute des consonnes finales: sec [se], lop [lu], prat [pra].


Généralités sur le nord-occitan

Le limousin, l’auvergnat et le vivaro-alpin constituent, face au languedocien, au provençal et au gascon, l’ensemble nord-occitan caractérisé par la palatalisation de CA et GA latins en cha et ja, réalisés respectivement [ʧa] et [ʤa] ou [ʦa] et [ʣa], voire [sa] et [za] (partie du limousin), ou encore [ʃa] et [ʒa]. Ce trait phonologique est particulièrement important parce qu’il continue la même palatalisation en langue d’oïl et définit ainsi un domaine intermédiaire entre sud-occitan et langue d’oïl. Le nord-occitan a en commun avec le provençal la présence du phonème [v] et la chute du -s du pluriel, et plus généralement de toutes les consonnes finales. Cependant, chacun des trois dialectes "nord-occitans" possède sa physionomie propre; aussi traiterons-nous chacun séparément.

Tout à fait au nord de l’aire occitane, dans l'aire appelée Croissant à cause de sa forme sur la carte, et qui court de la Charente à l'Allier en passant par la Haute-Vienne, la Creuse et, pour quelques communes, le sud de l'Indre et du Cher, les parlers locaux sont des parlers de transition qui mêlent traits d’oc et traits d’oïl.


Le limousin

Le domaine du limousin s’étend sur les départements de la Haute-Vienne et de la Corrèze et le sud-ouest du département de la Creuse, et occupe en outre les deux tiers septentrionaux du département de la Dordogne et la région de Confolens en Charente.

Outre la palatalisation signalée ci-dessus, on trouve deux évolutions phonétiques frappantes dans la plus grande partie de l’aire linguistique limousine:

  • le a atone, prétonique et final, est réalisé [ɒ] (4): lavar [lɒˈva] "laver", vacha [ˈvaʦɒ] "vache";
  • il y a inversion dans leurs occurrences des chuintantes et des sifflantes: ainsi, jau [zaw] "coq", face à ser [ʃe] "soir", chaça [ˈsaːʃɒ] "chasse".

Le limousin marque le pluriel par l’allongement de la voyelle finale du mot: la vacha [lɒ ˈvaʦɒ] "la vache", las vachas [laːˈvaʦaː], [laːvɒˈʦaː], "les vaches"; l’òme [ˈlɔme] "l’homme", los òmes [luːˈɔmej] "les hommes" (l'allongement de [e] mène à sa diphtongaison); lo prat [luˈpra] "le pré", los prats [luːˈpraː], [louˈpraː], "les prés".

  • L’opposition e/é [e] 〜 è [ɛ] est neutralisée, c’est-à-dire qu’il n’y a qu’un seul phonème dont la réalisation selon les cas peut être [e] ou [ɛ].
  • le -l final se vocalise: chasteu [ʦaːˈtew] "château".
  • le groupe -an en position finale donne, comme dans certains parlers nord-languedociens, [ɔ]: pan [pɔ] "pain".
  • le limousin connaît de nombreuses aphérèses, notamment du a: ’nar "aller" , ’belha "abeille", ’quò "cela" et quo es, qu'es ([kwej], [kej], pour aquò es, "c’est"), ’ribar (arribar "arriver"), ’na (una "une")…
  • une partie du domaine présente en outre des variations déroutantes dans la place de l’accent tonique: chadena [ʦɒdeˈnɒ] "chaîne", estrech [ˈejtre] "étroit", beutat [ˈbewtɒ] "beauté".
  • sur le plan morphologique, le suffixe -aud, -auda pour les noms et les adjectifs (dròlle "garçon" --> drollaud, même sens; magre "maigre" --> magraud "maigrichon") est propre au limousin.


L'auvergnat

À l’est du domaine du limousin s’étend celui de l'auvergnat, qui couvre le département du Puy-de-Dôme, la région de Gannat dans l’Allier, le sud-est de la Creuse, les deux tiers (nord et est) du Cantal, ainsi que la plus grande partie de la Haute-Loire, une frange septentrionale de la Lozère, le nord-ouest de l’Ardèche et les communes de Noirétable et de La Chamba dans le département de la Loire.

Contrairement au limousin, au vivaro-alpin et au provençal, l'auvergnat conserve souvent le l final (chastèl "château") et, dans le sud du domaine, ne connaît pas le phonème [v], remplacé par [b] comme en languedocien et en gascon.

Le timbre de plusieurs voyelles se modifie en auvergnat: ainsi, [ɛ] (noté è) est réalisé [e], tandis que e (noté e) se prononcé [ə], localement [ɪ], (5), dans bon nombre de mots: fèrre [ˈfeʁə] "fer", negre [ˈnəgɾə] "noir".

Un trait caractéristique de l’auvergnat est le passage, en syllabe tonique, de [a] à [ɔ] devant n et nh: montanha [munˈtɔɲɑ] 'montagne'.

Mais la caractéristique la plus frappante de l’auvergnat est la série des palatalisations qui affectent la plupart des consonnes devant [i] et [y]: dire [ˈdjire] "dire", libre [ˈʎibre] "livre", nus [ɲy] "nu", vida [ˈbjidɑ] "vie", quicòm [tʲiˈkɔn] (> [ʧiˈkɔn] et même [ʦiˈkɔn]) "quelque chose". On trouve encore d’autres palatalisations comme celle du groupe gl: glèisa [ˈɡʎejzɑ], [ˈʎejzɑ] "église".

L’auvergnat présente localement des phénomènes déroutants comme la prononciation [ɣ] ou [v] du l intervocalique (volar [vuˈɣa], [vuˈva] "voler"), la palatalisation de la voyelle après [ʧ] et [dʒ]: chabra [ˈʧjabrɔ] "chèvre" ou le passage de la diphtongue [aj] à [waj]: mai [mwaj] "plus".


Le vivaro-alpin

Le domaine du vivaro-alpin comprend les Hautes-Alpes et la quasi-totalité du département de la Drôme (6), le nord et le centre de l’Ardèche (7), le nord-est de la Haute-Loire autour d’Yssingeaux et une petite frange au sud du département de la Loire, ainsi que les Vallées occitanes d’Italie (région Piémont) et la commune de Guardia Piemontese (région Calabre), et s’étend vers le sud jusqu'aux Alpes-de-Haute-Provence dont il recouvre les deux tiers, et les Alpes-Maritimes dont il occupe les hautes vallées.

On peut distinguer en son sein un sous-dialecte "alpin", qui se caractérise par son conservatisme, et un sous-dialecte "vivaro-dauphinois" plus évolué sur le plan phonétique.

Outre la palatalisation des groupes latins CA/GA en cha/ja, qui définit l'ensemble nord-occitan, le vivaro-alpin se caractérise notamment par la chute du d intervocalique, la terminaison -o à la première personne du singulier du présent de l’indicatif et un rhotacisme ([l] > [r]) fréquent.

La chute du –d- intervocalique est très importante car elle affecte un grand nombre de mots (par ex. tous les participes passés féminins) et est un trait que le vivaro-alpin partage avec l’arpitan et la langue d’oïl.

Sur le plan phonétique, il en résulte diverses réalisations. Pour -aa < ada, on a, du sud au nord, [ˈaja] ou [ˈajɔ], [aw] et [a], tandis que -ea évolue, en vivaro-dauphinois, à [jɔ]: feá [fjɔ] "brebis" (lg. feda). À cette chute du –d- intervocalique correspond la vocalisation du –g- dans les mêmes conditions: pagar > paiar « payer ».

Le –l- intervocalique, lui, passe fréquemment à [r]: taula > taura [ˈtaurɔ] « table ».

Le -l final n'est pas vocalisé, mais est généralement amuï: chapèl [ʧaˈpɛ] ou [ʦaˈpɛ] "chapeau".


Les parlers du Croissant

Le Croissant occitan s’étend d’ouest en est de la vallée de la Tardoire en Charente aux Monts de la Madeleine dans l’Allier. Ce croissant est très fin entre sa pointe occidentale et Le Dorat (entre 10 et 15 km de large), et s’élargit ensuite jusqu’à l’est: entre 30 km (au niveau de Guéret, dans la Creuse) et 45 km (au niveau de Culan, dans le Cher). À l’ouest, il correspond grosso modo à l’ancienne province de la Marche et recouvre quelques communes de Charente, de la Vienne et de l’Indre (ancienne Communauté de communes de la Marche occitane) et surtout le nord de la Haute-Vienne et tout le centre et le nord de la Creuse (8): c’est le marchois. Plus à l’est, le territoire du Croissant recouvre le tiers méridional du département de l’Allier et correspond au sud de l’ancienne province du Bourbonnais: les parlers du centre et du nord de la province appartenant à la langue d’oïl.

On n'a pas ici un (ou deux) dialecte(s) occitan(s) à part entière, mais des parlers occitans, à l'origine pleinement limousins et auvergnats, qui, au fur et à mesure que l’on va vers le nord, se dégradent lentement au contact des dialectes d’oïl (poitevin-saintongeais, berrichon, bourbonnais d’oïl).

Cette dégradation concerne surtout la phonétique, mais également la syntaxe. La morphologie résiste mieux.

Dans une série de cartes sur les parlers de la région de Guéret, Jean-François Vignaud a montré, pour le volet phonétique, comment les influences d’oïl deviennent de plus en plus importantes au fur et à mesure que l’on va vers le nord. Ces parlers s’écartent tellement des parlers occitans plus "typiques" que certains, comme Jules Ronjat, ont douté de leur occitanité.











(1) Un tel terme existe depuis le siècle dernier: occitan; mais il est récusé par des mouvements qui visent à ériger tel ou tel dialecte en langue distincte. C’est le cas notamment en Provence où des "mistraliens" plus mistraliens que Mistral lui-même prétendent obtenir la reconnaissance d’une langue provençale. En Béarn et dans une partie de la Gascogne, certains visent à faire reconnaître l’existence d’une langue gasconne. Curieusement, ces mouvements sont regroupés dans une Alliance des Langues d’Oc, reconnaissant ainsi la pertinence d’une référence à l’aire linguistique occitane dès lors qu’il est question de provençal ou de gascon.


(2) Même si certains ont tendance à vouloir voir en lui un dialecte à part entière, le niçard est un sous-dialecte du provençal (Domergue SUMIEN, Classificacion dei dialèctes occitans, revistadoc.org, setembre de 2009).


(3) On voit ici que les noms donnés aux dialectes sont en partie arbitraires et loin de correspondre avec exactitude aux territoires des provinces d’Ancien régime auxquels ils se réfèrent.


(4) En sarladais, par exemple, les consonnes finales sont muettes et le a prétonique est prononcé [ɒ], à l’instar de ce qui se passe en limousin. [ɒ] est la voyelle o telle que prononcé par les Anglais dans hot.


(5) [ə]: c'est le son du a anglais dans ago. [ɪ]: c'est le son du i anglais dans hit.


(6) soit le sud de l’ancienne province du Dauphiné.


(7) L’Ardèche correspond grosso modo à l’ancienne région historique du Vivarais.


(8) d’après l’article de Wikipedia sur le Croissant: http://fr.wikipedia.org/wiki/Croissant_%28Occitanie%29#Le_territoire