Différences entre les versions de « 4. L'origine des particularités phonétiques du gascon »

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Les particularités du gascon, du moins de ses particularités phonétiques, sont ordinairement mises sur le compte du substrat, c’est-à-dire que la langue parlée en Gascogne antérieurement à l’arrivée des Romains – c’est ce qu’on appelle le ''substrat'' – aurait exercé une influence telle qu’elle expliquerait l’évolution locale du latin vers ce qui devait devenir le gascon (1). Depuis César, nous savons que les peuples qui habitaient le territoire de ce qui devait devenir la Gascogne, les Aquitains, différaient des autres Gaulois par la langue, les coutumes et les lois (2).
Les particularités phonétiques du ''gascon'', dans son évolution à partir du lat. parlé tardif (ce qu’on appelait naguère le ''latin vulgaire''), sont ordinairement mises sur le compte du substrat, c’est-à-dire que la langue parlée en Gascogne antérieurement à l’arrivée des Romains – c’est ce qu’on appelle le ''substrat'' – aurait exercé une influence telle qu’elle expliquerait l’évolution locale du lat. vers ce qui devait devenir le gascon (1). Depuis César, nous savons que les peuples qui habitaient le territoire de ce qui devait devenir la Gascogne, les Aquitains, différaient des autres Gaulois par la langue, les coutumes et les lois (2).


Mais quelle langue parlaient les Aquitains? On estime généralement que leur langue s’identifiait au proto-basque, l’ancêtre du basque actuel: les Gascons seraient, pour ainsi dire, des Basques latinisés. Le linguiste Jacques Allières, entre autres, entendait démontrer cette thèse en donnant la liste  de "traits par lesquels les parlers gascons se distinguent des parlers languedociens qui les bordent" (3).
Mais quelle langue parlaient les Aquitains? On estime généralement que leur langue s’identifiait au proto-basque, l’ancêtre du basque actuel: les Gascons seraient, pour ainsi dire, des Basques latinisés. Le linguiste Jacques Allières, entre autres, entendait démontrer cette thèse en donnant la liste  de "traits par lesquels les parlers gascons se distinguent des parlers languedociens qui les bordent" (3).
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Encore conviendrait-il de comparer ces traits avec ceux que présente l’évolution phonétique des nombreux mots que le basque a empruntés au latin, mais aussi (ce qu’Allières ne fait pas) celle du latin à d’autres langues romanes, notamment celles proches du domaine gascon: les langues ibéro-romanes. Examinons donc l’évolution phonétique des emprunts latins en basque, et cherchons à chaque fois des évolutions semblables du latin aux langues ibéro-romanes (4) (5):
Encore conviendrait-il de comparer ces traits avec ceux que présente l’évolution phonétique des nombreux mots que le basque a empruntés au lat., mais aussi (ce qu’Allières ne fait pas) celle du lat. à d’autres langues romanes, notamment celles proches du domaine gascon: les langues ibéro-romanes. Examinons donc l’évolution phonétique des emprunts lat. en basque (4), et cherchons à chaque fois des évolutions semblables du lat. aux langues ibéro-romanes (5):


* F > ''p'': le F latin aboutit en basque à l’occlusive bilabiale sourde [p]. Ex.: FAGU > ''pago'' "hêtre". Dans d’autres cas, comme FLORE > ''lore'' "fleur", on serait tenté de penser à une forme intermédiaire [hlore] suivie de la chute de l’aspiration, mais il est beaucoup plus probable que l’on ait eu l’évolution FLORE > [plore] > ''lore'' avec chute de l’occlusive devant la liquide (cf. ''infra''). En fait, le F latin n’aboutit que rarement à  ''h'' en basque, et parfois, de manière très marginale, sous l’influence du gascon (6). Par contre, on a F > ''h'' en castillan: FACERE > ''hacer'' "faire", et F > ''f'' en aragonais: FERRU ''fierro'' "fer". Les tenants de l'explication par le substrat proto-basque insistent pourtant sur le fait que celui-ci existait aussi au moins dans le haut-Aragon.
* F > ''p'': le F lat. aboutit en basque à l’occlusive bilabiale sourde [p]. Ex.: FAGU > ''pago'' "hêtre". Dans d’autres cas, comme FLORE > ''lore'' "fleur", on serait tenté de penser à une forme intermédiaire [hlore] suivie de la chute de l’aspiration, mais il est beaucoup plus probable que l’on ait eu l’évolution FLORE > [plore] > ''lore'' avec chute de l’occlusive devant la liquide (cf. ''infra''). En fait, le F lat. n’aboutit que rarement à  ''h'' en basque (6). Par contre, on a F > ''h'' en castillan: FACERE > ''hacer'' "faire", et F > ''f'' en aragonais: FERRU > ''fierro'' "fer". Les tenants de l'explication par le substrat proto-basque insistent pourtant sur le fait que celui-ci était parlé aussi au moins dans le haut-Aragon.


* En ce qui concerne l’évolution du LL latin, on ne le rencontre jamais en finale, le basque conservant toutes les voyelles finales du latin parlé. À l’intervocalique, ce LL aboutit à un [l] simple: CELLA > ''gela'' "chambre ", alors que le L simple latin aboutit, lui, à un [r]: VOLUNTATE > ''borondate'' "volonté". Le basque et le gascon présentent donc ici des évolutions opposées. Certes, ils ont en commun de maintenir l’opposition entre ''l'' simple et ''l'' géminée du latin, mais il en va de même dans les langues ibéro-romanes: HAC ILLU, HAC ILLA > ''aquell'', ''aquella'' en catalan face à *VOLERE > ''voler''; en castillan, cette opposition disparaît en finale (''aquel'') mais réapparaît à l’intervocalique (''aquella'') face à ALA > ''ala'' "aile "; le portugais résout d’une manière encore différente le problème, par l’évolution LL > [l] (''aquele'', ''aquela'') et la chute de L intervocalique (VOLUNTATE > ''vontade''), ce qui maintient ici aussi l’opposition ''l'' simple / ''l'' géminée du latin. D’autre part, Jean Bouzet nous apprend (7) qu’il existe au sud-ouest des Asturies une évolution LL intervocalique du latin > [ʧ]: BELLU > [ˈbeʧu], VALLE > [ˈbaʧe]. Voilà le pendant exact du TH gascon, que nous n’avions pas rencontré en basque, et que nous trouvons dans une partie du domaine de l’asturien, qui, que l'on sache, ne s'est pas formé sur un substrat proto-basque.
* En ce qui concerne l’évolution du LL lat., on ne le rencontre jamais en finale, le basque conservant toutes les voyelles finales du lat. parlé tardif. À l’intervocalique, ce LL aboutit à un [l] simple: CELLA > ''gela'' "chambre ", alors que le L simple lat. aboutit, lui, à un [r]: VOLUNTATE > ''borondate'' "volonté". Le basque et le gascon présentent donc ici des évolutions opposées. Certes, ils ont en commun de maintenir l’opposition entre ''l'' simple et ''l'' géminée du lat., mais il en va de même dans les langues ibéro-romanes: HAC ILLU, HAC ILLA > ''aquell'', ''aquella'' en catalan face à *VOLERE > ''voler''; en castillan, cette opposition disparaît en finale (''aquel'') mais réapparaît à l’intervocalique (''aquella'') face à ALA > ''ala'' "aile "); le portugais résout d’une manière encore différente le problème, par l’évolution LL > [l] (''aquele'', ''aquela'') et la chute de L intervocalique (VOLUNTATE > ''vontade''), ce qui maintient ici aussi l’opposition ''l'' simple / ''l'' géminée du lat. D’autre part, Jean Bouzet nous apprend (7) qu’il existe au sud-ouest des Asturies une évolution LL intervocalique du lat. > [ʧ]: BELLU > [ˈbeʧu], VALLE > [ˈbaʧe]. Voilà le pendant exact du TH gascon, que nous n’avions pas rencontré en basque, et que nous trouvons dans une partie du domaine de l’asturien, qui, que l'on sache, ne s'est pas formé sur un substrat proto-basque (8).


* La chute du N intervocalique des mots latins a bien lieu en basque: CORONA > ''koroa'' "couronne". Parfois, afin d’éviter un hiatus, elle aboutit à une aspiration: ANATE > ''ahate'' "canard", HONORE > ''ohore'' "honneur". Le portugais présente le même phénomène de chute du N intervocalique latin: ''lua'' "lune", ''coroa'' "couronne". Il s’agit en fait, comme pour le L, du maintien de l’opposition entre ''n'' simple et ''n'' géminée: on a PANNELLU > gc. '''panèth''' avec maintien du ''n'', comme on a le basque ''enara'' "hirondelle", d’un proto-basque *''eNala'' (8). Cette opposition est maintenue aussi en castillan et en catalan: le castillan a ainsi LANA > ''lana'' "laine" face à PANNU > ''paño'' "drap", le catalan LANA > ''llana'' face à PANNU > ''pany'' "pan de chemise".
* La chute du N intervocalique des mots lat. a bien lieu en basque: CORONA > ''koroa'' "couronne". Parfois, afin d’éviter un hiatus, elle aboutit à une aspiration: ANATE > ''ahate'' "canard", HONORE > ''ohore'' "honneur". Le portugais présente le même phénomène de chute du N intervocalique lat.: ''lua'' "lune", ''coroa'' "couronne". Il s’agit en fait, comme pour le L, du maintien de l’opposition entre ''n'' simple et ''n'' géminée: on a PANNELLU > gc. '''panèth''' avec maintien du ''n'', comme on a le basque ''enara'' "hirondelle", d’un proto-basque *''eNala'' (9). Cette opposition est maintenue aussi en castillan et en catalan: le castillan a ainsi LANA > ''lana'' "laine" face à PANNU > ''paño'' "drap", le catalan LANA > ''llana'' face à PANNU > ''pany'' "pan de chemise". En outre, le N intervocalique lat. peut aboutir à ''n''h en gascon: *CUNARIA > cunhèra; or ce n’est jamais le cas en basque (nous ignorons ce qu’il en est en portugais).


* R initial > ''err'' en basque: REGE > ''errege'' "roi"; on a parfois R > ''arr'', voire R > ''irr''. Il s’agit, comme pour le gascon, d’un phénomène de prothèse vocalique devant ''r'' initial, mais le castillan et le catalan connaissent la même évolution, de façon moins systématique: RADICARI > ''arraigar'' "prendre racine".
* R initial > ''err'' en basque: REGE > ''errege'' "roi"; on a parfois R > ''arr'', voire R > ''irr''. Il s’agit, comme pour le gascon, d’un phénomène de prothèse vocalique devant ''r'' initial, mais le castillan et le catalan connaissent la même évolution, de façon moins systématique: RADICARI > ''arraigar'' "prendre racine".


* Les groupes MB et ND passent à ''m'' et ''n'' en basque: CONVITATU > [gombitatu] > ''gomitatu'' "convier", mais nous avons vu que le catalan, et partiellement le castillan, présentent la même évolution (voir [[https://wikigram.locongres.org/index.php?title=Les_caract%C3%A9ristiques_du_gascon_dans_l%27ensemble_occitan]]).
* Les groupes MB et ND passent à ''m'' et ''n'' en basque: CONVITATU > *[gombitatu] > ''gomitatu'' "convier", mais nous avons vu que le catalan, et partiellement le castillan, présentent la même évolution (v. [[https://wikigram.locongres.org/index.php?title=Les_caract%C3%A9ristiques_du_gascon_dans_l%27ensemble_occitan]]).


* Les groupes BR et TR du latin perdent leur ''r'' en basque comme en gascon, mais au-delà, en basque, ce sont de manière générale les groupes occlusive + liquide qui disparaissent, soit par insertion d’une voyelle entre l’occlusive et la liquide (LIBRU > ''liburu'' "livre"), soit, à l’initiale, par chute de l’occlusive (PLANU > ''lau'' "plaine"). En gascon ce phénomène se présente en syllabe post-tonique: LIBRU > ''libe''. Or, le castillan et le portugais ne conservent pas non plus, à l’initiale, les groupes latins CL et PL: PLENU > castillan ''lleno'', portugais ''cheio'' "plein", CLAVE > castillan ''llave'', portugais ''chave'' "clé", alors que le gascon a pour seules formes '''plen''', '''clau'''. Le castillan et le portugais sont donc au moins aussi proches sur ce point du basque que ne l'est le gascon, sans qu'on puisse expliquer cette évolution par un substrat proto-basque (difficilement envisageable pour le castillan, à exclure pour le portugais).
* Les groupes BR et TR du lat. perdent leur ''r'' en basque comme en gascon, mais au-delà, en basque, ce sont de manière générale les groupes occlusive + liquide qui disparaissent, soit par insertion d’une voyelle entre l’occlusive et la liquide (LIBRU > ''liburu'' "livre"), soit, à l’initiale, par chute de l’occlusive (PLANU > ''lau'' "plaine"). En gascon ce phénomène se présente en syllabe post-tonique: LIBRU > ''libe''. Or, le castillan et le portugais ne conservent pas non plus, à l’initiale, les groupes lat. ''cl'' et ''pl'': PLENU > castillan ''lleno'', portugais ''cheio'' "plein", CLAVE > castillan ''llave'', portugais ''chave'' "clé", alors que le gascon a pour seules formes '''plen''', '''clau'''. Le castillan et le portugais sont donc au moins aussi proches sur ce point du basque que ne l'est le gascon, sans qu'on puisse expliquer cette évolution par un substrat proto-basque (difficilement envisageable pour le castillan, à exclure pour le portugais).


* Le phonème [v] n’existe ni en basque ni en gascon, mais il n’existe pas davantage en languedocien et en haut-auvergnat, ni, dans les langues ibéro-romanes, en aragonais, en castillan et en catalan (hormis en valencien). On le rencontre par contre en portugais. Par contre, le basque ne connaît pas la réalisation [w] des mots du latin parlé contenant un [β]: HABERE > ''abere'' "animal".
* Le phonème [v] n’existe ni en basque ni en gascon, mais il n’existe pas davantage en languedocien et en haut-auvergnat, ni, dans les langues ibéro-romanes, en aragonais, en castillan et en catalan (hormis en valencien). On le rencontre par contre en portugais. Le basque, quant à lui, ne connaît pas la réalisation [w] des mots empruntés au lat. parlé contenant un [β]: HABERE > ''abere'' "animal".


* Le ''l'' final ne se vocalise pas en basque. Il n’y a pas de mots en ''l'' final dans le lexique basque que cette langue ait emprunté au latin, mais on le constate pour les mots qui viennent du proto-basque: ''ahal'' "pouvoir" < *''anal''. Cette vocalisation du ''l'' final n’a lieu, d’ailleurs, dans aucune langue ibéro-romane.
* Le ''l'' final ne se vocalise pas en basque. Il n’y a pas de mots en ''l'' final dans le lexique basque que cette langue ait emprunté au lat., mais on le constate pour les mots qui viennent du proto-basque: ''ahal'' "pouvoir" < *''anal''. Cette vocalisation du ''l'' final n’a lieu, d’ailleurs, dans aucune langue ibéro-romane.


Que conclure de cette comparaison entre quelques points de l’évolution phonétique qui mène du latin au gascon, et celle qui va du latin (mais aussi du proto-basque) au basque? Ce sont plus d'une fois les mêmes phonèmes, ou groupes de phonèmes, qui sont concernés, mais on constate chaque fois que des évolutions identiques ou analogues se rencontrent dans des langues ibéro-romanes. Ainsi, dans le premier cas (évolutions identiques), le troisième point concerne-t-il également le castillan, le quatrième point le castillan et le cinquième le catalan et le castillan; pour le second cas (évolutions analogues), le premier point rapproche le gascon du castillan davantage que du basque, le second point concerne à la fois le gascon, le basque, le castillan, le catalan et le portugais, et le septième point rapproche davantage le basque du castillan et du portugais que du gascon. Quant au sixième point (inexistence de [v]), il concerne à la fois le basque, le castillan, partiellement le catalan, l’aragonais, le gascon, le languedocien et le haut-auvergnat.
Que conclure de cette comparaison entre quelques points de l’évolution phonétique qui mène du lat. au gascon, et celle qui va du lat. (mais aussi du proto-basque) au basque ? Ce sont plus d'une fois les mêmes phonèmes, ou groupes de phonèmes, qui sont concernés, mais on constate chaque fois que des évolutions identiques ou analogues se rencontrent dans des langues ibéro-romanes. Ainsi, dans le premier cas (évolutions identiques), le troisième point concerne-t-il également le castillan, le quatrième point le castillan et le cinquième le catalan et le castillan; pour le second cas (évolutions analogues), le premier point rapproche le gascon du castillan davantage que du basque, le second point concerne à la fois le gascon, le basque, le castillan, le catalan et le portugais, et le septième point rapproche davantage le basque du castillan et du portugais que du gascon. Quant au sixième point (inexistence de [v]), il concerne à la fois le basque, le castillan, partiellement le catalan, l’aragonais, le gascon, le languedocien et le haut-auvergnat.




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=== L'ancienneté des particularités phonétiques du gascon ===
=== L'ancienneté des particularités phonétiques du gascon ===


Dans un article remarqué dans le petit monde des études gasconnes (9), Jean-Pierre Chambon et Yan Greub ont pu dater l'apparition des traits phonétiques distinctifs du gascon à "600 au plus tard", "le début de ce processus [remontant] au moins à la période wisigothique (''ca'' Ve siècle)". Ce sont des dates extrêmement précoces. Toutefois, on est en droit de se demander pourquoi, si ces traits distinctifs sont dus au substrat proto-basque, il a fallu attendre cinq ou six siècles avant que ce dernier joue son rôle, alors même que l'usage du proto-basque, langue universelle de la population (mais laquelle ? Cf. ''infra'') à la veille de la conquête romaine, devait se trouver au Ve siècle très déclinant du fait de la latinisation. Il y a plus: comment peut-on affirmer que le "substrat proto-basque" peut expliquer, par exemple, la chute du ''n'' intervocalique en gascon, alors que ce ''n'' n'était sans doute pas encore tombé en proto-basque (10) ?
Dans un article remarqué dans le petit monde des études gasconnes (10), Jean-Pierre Chambon et Yan Greub ont pu dater l'apparition des traits phonétiques distinctifs du gascon à "600 au plus tard", "le début de ce processus [remontant] au moins à la période wisigothique (''ca'' Ve siècle)". Ce sont des dates extrêmement précoces. Toutefois, on est en droit de se demander pourquoi, si ces traits distinctifs sont dus au substrat proto-basque, il a fallu attendre cinq ou six siècles avant que ce dernier joue son rôle, alors même que l'usage du proto-basque, langue universelle de la population (mais laquelle ? Cf. ''infra'') à la veille de la conquête romaine, devait se trouver au Ve siècle très déclinant du fait de la latinisation. Il y a plus: comment peut-on affirmer que le "substrat basque" peut expliquer, par exemple, la chute du ''n'' intervocalique en gascon, alors que ce ''n'' n'était sans doute pas encore tombé en proto-basque (11) ?




=== Quelle action du "substrat proto-basque" ? ===
=== Quelle action du "substrat proto-basque" ? ===


En outre, l'explication des traits distinctifs du gascon par le substrat proto-basque fait une impasse majeure sur la sociolonguistique: au lendemain de la conquête romaine, il s'est établi une ''diglossie'' entre le latin et la langue propre des Aquitains, le latin étant la langue ''haute'', la langue propre la langue ''basse''. On voit mal comment des évolutions phonétiques se produisant dans la langue basse auraient gagné la langue haute alors que celle-ci avait, de plus, en faveur de sa stabilité de pouvoir s'appuyer sur un écrit littéraire et administratif.
En outre, l'explication des traits distinctifs du gascon par le substrat proto-basque fait une impasse majeure sur la sociolonguistique: au lendemain de la conquête romaine, il s'est établi une ''diglossie'' entre le lat. et la langue propre des Aquitains, le lat. étant la langue ''haute'', la langue propre la langue ''basse''. On voit mal comment des évolutions phonétiques se produisant dans la langue basse auraient gagné la langue haute alors que celle-ci avait, de plus, en faveur de sa stabilité de pouvoir s'appuyer sur un écrit littéraire et administratif.




=== Basque, proto-basque et aquitain ===
=== Basque, proto-basque et aquitain ===


Par ailleurs, c'est aller bien vite en besogne que de décréter un substrat proto-basque pour le gascon. S'il est indéniable que la langue des Aquitains, telle qu'on la connaît dans les inscriptions, est apparentée au basque actuel, les dialectes basques d'aujourd'hui ne remontent pas aux idiomes qui étaient parlés en Biscaye, en Gipuzkoa ou au Labourd avant la conquête romaine (11), mais à une ''langue commune'' qu'auraient diffusée les Vascons de Navarre, au Ve et VIe siècle, par le biais de leur domination politique sur l'espace constitué aujourd'hui par le Pays basque - la chose restant douteuse pour la plus grande partie de la Gascogne (12). Seul l'ancêtre de cette langue, parlé dans les derniers siècles de l'Antiquité, mérite ''stricto sensu'' le nom de proto-basque. Cette langue était donc parlée par les Vascons, sur leur territoire, la Navarre. Il n'y a donc pas de "substrat proto-basque" pour le gascon, mais un "substrat aquitain" qui n'explique pas grand-chose, comme nous l'avons montré.
Par ailleurs, c'est aller bien vite en besogne que de décréter un substrat proto-basque pour le gascon. S'il est indéniable que la langue des Aquitains, telle qu'on la connaît dans les inscriptions, est apparentée au basque actuel, les dialectes basques d'aujourd'hui ne remontent pas aux idiomes qui étaient parlés en Biscaye, en Gipuzkoa ou au Labourd avant la conquête romaine (11), mais à une ''langue commune'' qu'auraient diffusée les Vascons de Navarre, aux Ve et VIe siècle, par le biais de leur domination politique sur l'espace constitué aujourd'hui par le Pays basque - la chose restant douteuse pour la plus grande partie de la Gascogne (13). Seul l'ancêtre de cette langue, parlé dans les derniers siècles de l'Antiquité, mérite ''stricto sensu'' le nom de proto-basque. Cette langue était donc parlée par les Vascons, sur leur territoire, la Navarre. Il n'y a donc pas de "substrat proto-basque" pour le gascon, mais un "substrat aquitain" qui n'explique pas grand-chose, comme nous l'avons montré.




== Conclusion ==
== Conclusion ==


Dans l'évolution phonétique qui mène, d'une part, du latin au gascon, et de l'autre, du proto-basque (emprunts au latin inclus) au basque, ce sont les mêmes phonèmes, ou groupes de phonèmes, qui sont concernés, mais on constate chaque fois que des évolutions identiques ou analogues se rencontrent dans une ou plusieurs langues ibéro-romanes.
Dans l'évolution phonétique qui mène, d'une part, du lat. au gascon, et de l'autre, du proto-basque (emprunts au lat. inclus) au basque, ce sont les mêmes phonèmes, ou groupes de phonèmes, qui sont concernés, mais on constate chaque fois que des évolutions identiques ou analogues se rencontrent dans une ou plusieurs langues ibéro-romanes.


L'action d'un substrat "proto-basque" étant écartée et celle d'une parenté entre celui-ci et l'ibère ayant été rejetée depuis longtemps par les savants, il faut y voir sans doute l'activation de tendances existantes dans le latin parlé en Hispanie et en Novempopulanie à la fin du Bas-Empire romain et au premier siècle du Moyen Âge, dans un contexte politique assez troublé pour que la régionalisation de la langue de Rome ait pu s'accentuer. Il n'est guère possible d'évoquer l'influence, après des siècles de romanisation, de substrats au demeurant très divers dans la zone concernée, d'autant plus que certaines des évolutions phonétiques constatées ont leur pendant dans le passage du latin au sarde (13).
L'action d'un substrat "proto-basque" étant écartée et celle d'une parenté entre celui-ci et l'ibère ayant été rejetée depuis longtemps par les savants, il faut y voir sans doute l'activation de tendances existantes dans le lat. parlé en Hispanie et en Novempopulanie à la fin du Bas-Empire romain et au premier siècle du Moyen Âge, dans un contexte politique assez troublé pour que la régionalisation de la langue de Rome ait pu s'accentuer. Il n'est guère possible d'évoquer l'influence, après des siècles de romanisation, de substrats au demeurant très divers dans la zone concernée, d'autant plus que certaines des évolutions phonétiques constatées ont leur pendant dans le passage du lat. au sarde (14) (15).




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(1) Il faut toutefois avoir présent à l’esprit que Martin-Dietrich Glessgen, qui est l’une des plus hautes autorités de la linguistique romane actuelle, rappelle que "cette théorie suppose une forte régionalisation du latin parlé par contacts linguistiques" et estime qu’il est "possible que les substrats aient eu une action sur la régionalisation du latin [et partant sur la physionomie des langues romanes qui en sont issues], mais une telle supposition reste hypothétique et peu probable" (''Linguistique romane'', Paris, Armand Colin, 2007, p. 312).
(1) Il faut toutefois avoir présent à l’esprit que Martin-Dietrich Glessgen, qui est l’une des plus hautes autorités de la linguistique romane actuelle, rappelle que "cette théorie suppose une forte régionalisation du lat. parlé par contacts linguistiques" et estime qu’il est "possible que les substrats aient eu une action sur la régionalisation du lat. [et partant sur la physionomie des langues romanes qui en sont issues], mais une telle supposition reste hypothétique et peu probable" (''Linguistique romane'', Paris, Armand Colin, 2007, p. 312).


(2) Il nous l’apprend dès les premières phrases de la ''Guerre des Gaules''.
(2) Il nous l’apprend dès les premières phrases de la ''Guerre des Gaules''.
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(3) dans son ouvrage ''Les Basques'' publié dans la collection Que sais-je. Il n'est pas question ici de nier l'érudition d'Allières tant concernant le gascon que le basque.
(3) dans son ouvrage ''Les Basques'' publié dans la collection Que sais-je. Il n'est pas question ici de nier l'érudition d'Allières tant concernant le gascon que le basque.


(4) Il convient de signaler que l'évolution phonétique qui mène de ces emprunts latins aux mots basques actuels se retrouve dans les mots basques ne remontant pas à un étymon latin: autrement dit, le proto-basque, tel qu'il a été reconstitué par les savants d'outre-Bidassoa, comportait des ''n'' intervocaliques, par exemple, et ce n'est que lors du passage du proto-basque au basque proprement dit que ces ''n'' sont tombés.
(4) Il convient de signaler que l'évolution phonétique qui mène de ces emprunts lat. aux mots basques actuels se retrouve dans les mots basques ne remontant pas à un étymon lat.: autrement dit, le proto-basque, tel qu'il a été reconstitué par les savants d'outre-Bidassoa, comportait des ''n'' intervocaliques, par exemple, et ce n'est que lors du passage du proto-basque au basque proprement dit que ces ''n'' sont tombés.


(5 les langues ibéro-romanes: l'aragonais, l'asturien, le castillan et le portugais-galicien, voire le catalan si on ne reconnaît pas l'existence d'un groupe occitano-roman.
(5) les langues ibéro-romanes: l'aragonais, l'asturien, le castillan et le portugais-galicien, voire le catalan si on ne reconnaît pas l'existence d'un groupe occitano-roman.


(6) C’est par l’influence du gascon que l’on peut expliquer une forme comme ''auher'', forme souletine de ''alfer'' / ''alper'' "paresseux". On sait que le souletin est un dialecte basque très influencé par le gascon.
(6) C’est par l’influence du gascon que l’on peut expliquer une forme comme ''auher'', forme souletine de ''alfer'' / ''alper'' "paresseux". On sait que le souletin est un dialecte basque très influencé par le gascon.
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(7) dans un compte-rendu du livre de Gehrard Rolhfs, ''Le gascon'', publié dans ''Bulletin hispanique'', tome 39, n°1, 1937, p. 83.
(7) dans un compte-rendu du livre de Gehrard Rolhfs, ''Le gascon'', publié dans ''Bulletin hispanique'', tome 39, n°1, 1937, p. 83.


(8) Le symbole ''N'' représente un ''n'' "fort".
(8) M. Barrio, linguiste asturien, nous apporte la précision suivante: en asturien, -LL- du lat. aboutit , soit, majoritairement, [tʂ], soit [ts], [ɖz] ou [ɖ]. La réalisation [tʃ] est minoritaire.


(9) ''Notes sur l'âge du (proto)gascon'', ''in'' ''Revue des langues romanes'', 2002.
(9) Le symbole ''N'' représente un ''n'' "fort".


(10) Voir [https://eu.wikipedia.org/wiki/Aitzineuskara]. Si [n] intervocalique était tombé dès le Ve siècle, voire auparavant, comment une forme comme ''Cestona'' (nom castillan de la localité de Zestoa) aurait-il pu parvenir jusqu'à nous ? Par contre, on peut affirmer que le passage de F > [h] est due au substrat aquitain, puisque selon toute vraisemblance, l'aquitain ne connaissait pas le [h], le proto-basque ''stricto sensu'' non plus. Hors de la frange la plus romanisée, les indigènes ont adapté ce phonème à leur façon: [h] en gascon, [p] et parfois [h] en basque.
(10) ''Notes sur l'âge du (proto)gascon'', ''in'' ''Revue des langues romanes'', 2002.


(11) Voir à ce sujet, par exemple, la page [https://nabarralde.eus/sobre-el-origen-de-los-dialectos-del-euskara/ Sobre el origen de los dialectos del euskara]
(11) V. [https://eu.wikipedia.org/wiki/Aitzineuskara]. Si [n] intervocalique était tombé en basque dès le Ve siècle, voire auparavant, comment des formes comme ''Cestona'', ''Lemoniz'', ''Galdácano'', ''Sopelana'', ''Argómaniz'', ''Lauquíniz'', ''Lemona'', ''Lázcao'', ''Torrano'', ''Albóniga'' (noms castillans, respectivement, des localités basques de Zestoa, Lemoiz, Galdakao, Sopela, Argomaiz, Laukiz, Lazkao, Dorrao et Almike) aurait-elle pu parvenir jusqu'à nous ? Par contre, on peut affirmer que le passage de F > [h] est due au substrat aquitain, puisque selon toute vraisemblance, l'aquitain ne connaissait pas le [f], le proto-basque ''stricto sensu'' non plus. Hors de la frange la plus romanisée, les indigènes ont adapté ce phonème à leur façon: [h] en gascon, [p] et parfois [h] en basque.


(12) Luis Núñez Astrain, ''El euskera arcaico, extensión y parentescos'', Txalaparta, 2004.
(12) V. à ce sujet, par exemple, la page [https://nabarralde.eus/sobre-el-origen-de-los-dialectos-del-euskara/ Sobre el origen de los dialectos del euskara]


(13) Par exemple, ''l'' géminé passe à [ɖɖ] en sarde et dans plusieurs dialectes italiques. Or, [ɖɖ ] est le premier stade, selon Chambon et Greub, de l'évolution qui mène à [c] ou à [tʃ] (et à [ɾ] entre deux voyelles). Autre exemple: le latin RIDERE passe à ''arriede'' ou ''arriere'' en sarde: [https://ditzionariu.nor-web.eu/tradutzione/italianu/ridere]
(13) Luis Núñez Astrain, ''El euskera arcaico, extensión y parentescos'', Txalaparta, 2004.


(14) ''l'' géminé passe à [ɖɖ] en sarde et dans plusieurs dialectes italiques. Or, [ɖɖ ] est le premier stade, selon Chambon et Greub, de l'évolution qui mène à [c] ou à [tʃ] (et à [ɾ] entre deux voyelles); le lat. RIDERE passe à ''arriede'' ou ''arriere'' en sarde: [https://ditzionariu.nor-web.eu/tradutzione/italianu/ridere]; et certains parlers sardes connaissent la chute de -n- intervocalique et le passage de [f] à [h] (Eduardo Blasco Ferrer, ''La lingua sarda contemporanea'', edizioni della Torre, 1986, pp. 23-24).
(15) À peine avions-nous fini de rédiger cet article que nous apprenions l'existence d'un livre de 1956 qui realtivise l'influence du proto-basque dans l'évolution phonétique qui mène du lat. parlé au gascon: F. H. JUNGEMANN, ''La teoría del sustrato y los dialectos iberoromances y gascones''. Bien que nous n'avons pas pu consulter cet ouvrage, nous nous réjouissons que d'autres avant nous, et sans doute avec plus de brio, aient su voir que l'action du substrat dans la genèse des particularités phonétiques du gascon a été grandement exagérée.




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Les particularités phonétiques du gascon, dans son évolution à partir du lat. parlé tardif (ce qu’on appelait naguère le latin vulgaire), sont ordinairement mises sur le compte du substrat, c’est-à-dire que la langue parlée en Gascogne antérieurement à l’arrivée des Romains – c’est ce qu’on appelle le substrat – aurait exercé une influence telle qu’elle expliquerait l’évolution locale du lat. vers ce qui devait devenir le gascon (1). Depuis César, nous savons que les peuples qui habitaient le territoire de ce qui devait devenir la Gascogne, les Aquitains, différaient des autres Gaulois par la langue, les coutumes et les lois (2).

Mais quelle langue parlaient les Aquitains? On estime généralement que leur langue s’identifiait au proto-basque, l’ancêtre du basque actuel: les Gascons seraient, pour ainsi dire, des Basques latinisés. Le linguiste Jacques Allières, entre autres, entendait démontrer cette thèse en donnant la liste de "traits par lesquels les parlers gascons se distinguent des parlers languedociens qui les bordent" (3).


Comparaison des évolutions phonétiques: le gascon, le basque, les langues ibéro-romanes

Encore conviendrait-il de comparer ces traits avec ceux que présente l’évolution phonétique des nombreux mots que le basque a empruntés au lat., mais aussi (ce qu’Allières ne fait pas) celle du lat. à d’autres langues romanes, notamment celles proches du domaine gascon: les langues ibéro-romanes. Examinons donc l’évolution phonétique des emprunts lat. en basque (4), et cherchons à chaque fois des évolutions semblables du lat. aux langues ibéro-romanes (5):

  • F > p: le F lat. aboutit en basque à l’occlusive bilabiale sourde [p]. Ex.: FAGU > pago "hêtre". Dans d’autres cas, comme FLORE > lore "fleur", on serait tenté de penser à une forme intermédiaire [hlore] suivie de la chute de l’aspiration, mais il est beaucoup plus probable que l’on ait eu l’évolution FLORE > [plore] > lore avec chute de l’occlusive devant la liquide (cf. infra). En fait, le F lat. n’aboutit que rarement à h en basque (6). Par contre, on a F > h en castillan: FACERE > hacer "faire", et F > f en aragonais: FERRU > fierro "fer". Les tenants de l'explication par le substrat proto-basque insistent pourtant sur le fait que celui-ci était parlé aussi au moins dans le haut-Aragon.
  • En ce qui concerne l’évolution du LL lat., on ne le rencontre jamais en finale, le basque conservant toutes les voyelles finales du lat. parlé tardif. À l’intervocalique, ce LL aboutit à un [l] simple: CELLA > gela "chambre ", alors que le L simple lat. aboutit, lui, à un [r]: VOLUNTATE > borondate "volonté". Le basque et le gascon présentent donc ici des évolutions opposées. Certes, ils ont en commun de maintenir l’opposition entre l simple et l géminée du lat., mais il en va de même dans les langues ibéro-romanes: HAC ILLU, HAC ILLA > aquell, aquella en catalan face à *VOLERE > voler; en castillan, cette opposition disparaît en finale (aquel) mais réapparaît à l’intervocalique (aquella) face à ALA > ala "aile "); le portugais résout d’une manière encore différente le problème, par l’évolution LL > [l] (aquele, aquela) et la chute de L intervocalique (VOLUNTATE > vontade), ce qui maintient ici aussi l’opposition l simple / l géminée du lat. D’autre part, Jean Bouzet nous apprend (7) qu’il existe au sud-ouest des Asturies une évolution LL intervocalique du lat. > [ʧ]: BELLU > [ˈbeʧu], VALLE > [ˈbaʧe]. Voilà le pendant exact du TH gascon, que nous n’avions pas rencontré en basque, et que nous trouvons dans une partie du domaine de l’asturien, qui, que l'on sache, ne s'est pas formé sur un substrat proto-basque (8).
  • La chute du N intervocalique des mots lat. a bien lieu en basque: CORONA > koroa "couronne". Parfois, afin d’éviter un hiatus, elle aboutit à une aspiration: ANATE > ahate "canard", HONORE > ohore "honneur". Le portugais présente le même phénomène de chute du N intervocalique lat.: lua "lune", coroa "couronne". Il s’agit en fait, comme pour le L, du maintien de l’opposition entre n simple et n géminée: on a PANNELLU > gc. panèth avec maintien du n, comme on a le basque enara "hirondelle", d’un proto-basque *eNala (9). Cette opposition est maintenue aussi en castillan et en catalan: le castillan a ainsi LANA > lana "laine" face à PANNU > paño "drap", le catalan LANA > llana face à PANNU > pany "pan de chemise". En outre, le N intervocalique lat. peut aboutir à nh en gascon: *CUNARIA > cunhèra; or ce n’est jamais le cas en basque (nous ignorons ce qu’il en est en portugais).
  • R initial > err en basque: REGE > errege "roi"; on a parfois R > arr, voire R > irr. Il s’agit, comme pour le gascon, d’un phénomène de prothèse vocalique devant r initial, mais le castillan et le catalan connaissent la même évolution, de façon moins systématique: RADICARI > arraigar "prendre racine".
  • Les groupes MB et ND passent à m et n en basque: CONVITATU > *[gombitatu] > gomitatu "convier", mais nous avons vu que le catalan, et partiellement le castillan, présentent la même évolution (v. [[1]]).
  • Les groupes BR et TR du lat. perdent leur r en basque comme en gascon, mais au-delà, en basque, ce sont de manière générale les groupes occlusive + liquide qui disparaissent, soit par insertion d’une voyelle entre l’occlusive et la liquide (LIBRU > liburu "livre"), soit, à l’initiale, par chute de l’occlusive (PLANU > lau "plaine"). En gascon ce phénomène se présente en syllabe post-tonique: LIBRU > libe. Or, le castillan et le portugais ne conservent pas non plus, à l’initiale, les groupes lat. cl et pl: PLENU > castillan lleno, portugais cheio "plein", CLAVE > castillan llave, portugais chave "clé", alors que le gascon a pour seules formes plen, clau. Le castillan et le portugais sont donc au moins aussi proches sur ce point du basque que ne l'est le gascon, sans qu'on puisse expliquer cette évolution par un substrat proto-basque (difficilement envisageable pour le castillan, à exclure pour le portugais).
  • Le phonème [v] n’existe ni en basque ni en gascon, mais il n’existe pas davantage en languedocien et en haut-auvergnat, ni, dans les langues ibéro-romanes, en aragonais, en castillan et en catalan (hormis en valencien). On le rencontre par contre en portugais. Le basque, quant à lui, ne connaît pas la réalisation [w] des mots empruntés au lat. parlé contenant un [β]: HABERE > abere "animal".
  • Le l final ne se vocalise pas en basque. Il n’y a pas de mots en l final dans le lexique basque que cette langue ait emprunté au lat., mais on le constate pour les mots qui viennent du proto-basque: ahal "pouvoir" < *anal. Cette vocalisation du l final n’a lieu, d’ailleurs, dans aucune langue ibéro-romane.

Que conclure de cette comparaison entre quelques points de l’évolution phonétique qui mène du lat. au gascon, et celle qui va du lat. (mais aussi du proto-basque) au basque ? Ce sont plus d'une fois les mêmes phonèmes, ou groupes de phonèmes, qui sont concernés, mais on constate chaque fois que des évolutions identiques ou analogues se rencontrent dans des langues ibéro-romanes. Ainsi, dans le premier cas (évolutions identiques), le troisième point concerne-t-il également le castillan, le quatrième point le castillan et le cinquième le catalan et le castillan; pour le second cas (évolutions analogues), le premier point rapproche le gascon du castillan davantage que du basque, le second point concerne à la fois le gascon, le basque, le castillan, le catalan et le portugais, et le septième point rapproche davantage le basque du castillan et du portugais que du gascon. Quant au sixième point (inexistence de [v]), il concerne à la fois le basque, le castillan, partiellement le catalan, l’aragonais, le gascon, le languedocien et le haut-auvergnat.


Datation des particularités phonétiques du gascon et substrat proto-basque

L'ancienneté des particularités phonétiques du gascon

Dans un article remarqué dans le petit monde des études gasconnes (10), Jean-Pierre Chambon et Yan Greub ont pu dater l'apparition des traits phonétiques distinctifs du gascon à "600 au plus tard", "le début de ce processus [remontant] au moins à la période wisigothique (ca Ve siècle)". Ce sont des dates extrêmement précoces. Toutefois, on est en droit de se demander pourquoi, si ces traits distinctifs sont dus au substrat proto-basque, il a fallu attendre cinq ou six siècles avant que ce dernier joue son rôle, alors même que l'usage du proto-basque, langue universelle de la population (mais laquelle ? Cf. infra) à la veille de la conquête romaine, devait se trouver au Ve siècle très déclinant du fait de la latinisation. Il y a plus: comment peut-on affirmer que le "substrat basque" peut expliquer, par exemple, la chute du n intervocalique en gascon, alors que ce n n'était sans doute pas encore tombé en proto-basque (11) ?


Quelle action du "substrat proto-basque" ?

En outre, l'explication des traits distinctifs du gascon par le substrat proto-basque fait une impasse majeure sur la sociolonguistique: au lendemain de la conquête romaine, il s'est établi une diglossie entre le lat. et la langue propre des Aquitains, le lat. étant la langue haute, la langue propre la langue basse. On voit mal comment des évolutions phonétiques se produisant dans la langue basse auraient gagné la langue haute alors que celle-ci avait, de plus, en faveur de sa stabilité de pouvoir s'appuyer sur un écrit littéraire et administratif.


Basque, proto-basque et aquitain

Par ailleurs, c'est aller bien vite en besogne que de décréter un substrat proto-basque pour le gascon. S'il est indéniable que la langue des Aquitains, telle qu'on la connaît dans les inscriptions, est apparentée au basque actuel, les dialectes basques d'aujourd'hui ne remontent pas aux idiomes qui étaient parlés en Biscaye, en Gipuzkoa ou au Labourd avant la conquête romaine (11), mais à une langue commune qu'auraient diffusée les Vascons de Navarre, aux Ve et VIe siècle, par le biais de leur domination politique sur l'espace constitué aujourd'hui par le Pays basque - la chose restant douteuse pour la plus grande partie de la Gascogne (13). Seul l'ancêtre de cette langue, parlé dans les derniers siècles de l'Antiquité, mérite stricto sensu le nom de proto-basque. Cette langue était donc parlée par les Vascons, sur leur territoire, la Navarre. Il n'y a donc pas de "substrat proto-basque" pour le gascon, mais un "substrat aquitain" qui n'explique pas grand-chose, comme nous l'avons montré.


Conclusion

Dans l'évolution phonétique qui mène, d'une part, du lat. au gascon, et de l'autre, du proto-basque (emprunts au lat. inclus) au basque, ce sont les mêmes phonèmes, ou groupes de phonèmes, qui sont concernés, mais on constate chaque fois que des évolutions identiques ou analogues se rencontrent dans une ou plusieurs langues ibéro-romanes.

L'action d'un substrat "proto-basque" étant écartée et celle d'une parenté entre celui-ci et l'ibère ayant été rejetée depuis longtemps par les savants, il faut y voir sans doute l'activation de tendances existantes dans le lat. parlé en Hispanie et en Novempopulanie à la fin du Bas-Empire romain et au premier siècle du Moyen Âge, dans un contexte politique assez troublé pour que la régionalisation de la langue de Rome ait pu s'accentuer. Il n'est guère possible d'évoquer l'influence, après des siècles de romanisation, de substrats au demeurant très divers dans la zone concernée, d'autant plus que certaines des évolutions phonétiques constatées ont leur pendant dans le passage du lat. au sarde (14) (15).








(1) Il faut toutefois avoir présent à l’esprit que Martin-Dietrich Glessgen, qui est l’une des plus hautes autorités de la linguistique romane actuelle, rappelle que "cette théorie suppose une forte régionalisation du lat. parlé par contacts linguistiques" et estime qu’il est "possible que les substrats aient eu une action sur la régionalisation du lat. [et partant sur la physionomie des langues romanes qui en sont issues], mais une telle supposition reste hypothétique et peu probable" (Linguistique romane, Paris, Armand Colin, 2007, p. 312).

(2) Il nous l’apprend dès les premières phrases de la Guerre des Gaules.

(3) dans son ouvrage Les Basques publié dans la collection Que sais-je. Il n'est pas question ici de nier l'érudition d'Allières tant concernant le gascon que le basque.

(4) Il convient de signaler que l'évolution phonétique qui mène de ces emprunts lat. aux mots basques actuels se retrouve dans les mots basques ne remontant pas à un étymon lat.: autrement dit, le proto-basque, tel qu'il a été reconstitué par les savants d'outre-Bidassoa, comportait des n intervocaliques, par exemple, et ce n'est que lors du passage du proto-basque au basque proprement dit que ces n sont tombés.

(5) les langues ibéro-romanes: l'aragonais, l'asturien, le castillan et le portugais-galicien, voire le catalan si on ne reconnaît pas l'existence d'un groupe occitano-roman.

(6) C’est par l’influence du gascon que l’on peut expliquer une forme comme auher, forme souletine de alfer / alper "paresseux". On sait que le souletin est un dialecte basque très influencé par le gascon.

(7) dans un compte-rendu du livre de Gehrard Rolhfs, Le gascon, publié dans Bulletin hispanique, tome 39, n°1, 1937, p. 83.

(8) M. Barrio, linguiste asturien, nous apporte la précision suivante: en asturien, -LL- du lat. aboutit , soit, majoritairement, [tʂ], soit [ts], [ɖz] ou [ɖ]. La réalisation [tʃ] est minoritaire.

(9) Le symbole N représente un n "fort".

(10) Notes sur l'âge du (proto)gascon, in Revue des langues romanes, 2002.

(11) V. [2]. Si [n] intervocalique était tombé en basque dès le Ve siècle, voire auparavant, comment des formes comme Cestona, Lemoniz, Galdácano, Sopelana, Argómaniz, Lauquíniz, Lemona, Lázcao, Torrano, Albóniga (noms castillans, respectivement, des localités basques de Zestoa, Lemoiz, Galdakao, Sopela, Argomaiz, Laukiz, Lazkao, Dorrao et Almike) aurait-elle pu parvenir jusqu'à nous ? Par contre, on peut affirmer que le passage de F > [h] est due au substrat aquitain, puisque selon toute vraisemblance, l'aquitain ne connaissait pas le [f], le proto-basque stricto sensu non plus. Hors de la frange la plus romanisée, les indigènes ont adapté ce phonème à leur façon: [h] en gascon, [p] et parfois [h] en basque.

(12) V. à ce sujet, par exemple, la page Sobre el origen de los dialectos del euskara

(13) Luis Núñez Astrain, El euskera arcaico, extensión y parentescos, Txalaparta, 2004.

(14) l géminé passe à [ɖɖ] en sarde et dans plusieurs dialectes italiques. Or, [ɖɖ ] est le premier stade, selon Chambon et Greub, de l'évolution qui mène à [c] ou à [tʃ] (et à [ɾ] entre deux voyelles); le lat. RIDERE passe à arriede ou arriere en sarde: [3]; et certains parlers sardes connaissent la chute de -n- intervocalique et le passage de [f] à [h] (Eduardo Blasco Ferrer, La lingua sarda contemporanea, edizioni della Torre, 1986, pp. 23-24).

(15) À peine avions-nous fini de rédiger cet article que nous apprenions l'existence d'un livre de 1956 qui realtivise l'influence du proto-basque dans l'évolution phonétique qui mène du lat. parlé au gascon: F. H. JUNGEMANN, La teoría del sustrato y los dialectos iberoromances y gascones. Bien que nous n'avons pas pu consulter cet ouvrage, nous nous réjouissons que d'autres avant nous, et sans doute avec plus de brio, aient su voir que l'action du substrat dans la genèse des particularités phonétiques du gascon a été grandement exagérée.